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Phiosophie, Théologie et Histoire au Moyen-Age


Texte de Ivan GOBRY, extrait in La Civilisation Médiévale.

Ces trois disciplines, spécifiquement différentes, sont cultivées par les mêmes auteurs et, au sein d’une civilisation chrétienne, forment une association dans laquelle la théologie est un droit inspirateur des autres disciplines de l’esprit. Les Arabes, découvrant au cours de leurs conquêtes la philosophie avec les œuvres d’Aristote et des néoplatoniciens, y virent une discipline purement rationnelle, sans rapport a priori avec l’islam. Aussi, la culture de la philosophie semblait lui être parallèle. Cette première apparence changea quand, dans leur interprétation d’Aristote, certains penseurs islamiques enseignèrent des théories incompatibles avec la foi musulmane ; il y eut alors divorce entre philosophie et théologie.


Il n’en était pas ainsi pour le christianisme. Cette religion, prêchée au départ dans un milieu juif, au sein d’une culture biblique, à des hommes simples, eut certes pour premiers apôtres des pécheurs de poisson et des petits fonctionnaires ; mais, dès la première génération, elle fut adoptée au sein de la culture hellénique par des penseurs qui tinrent à accorder raison et foi ; ainsi naquit d’emblée une philosophie chrétienne, dans laquelle le platonisme et le néoplatonisme, suffisamment adaptés aux dogmes. Celle-ci fut non plus l’Ecriture, restée source de la foi, mais la théologie, c’est-à-dire l’Ecriture expliquée par la philosophie. Les génies intellectuels qui réalisèrent comme spontanément cette synthèse furent désignés comme les Pères de l’Eglise.

Cette situation dura jusqu’au XIIe siècle, avec cette curieuse évolution qui fit que, dans l’enseignement profane, on confia l’exercice de l’intelligence à la raison seule, séparée de la foi, au sein d’un trivium scolaire hérité de la Grèce païenne, et dans lequel la philosophie, considérée comme un simple art logique, s’appelait dialectique. Philosophie et théologie semblaient s’ignorer ; on était tout proche du séparatisme musulman. Au XIIe siècle, où l’on retrouve Platon avec ferveur, le grand problème philosophique qui s’introduit dans le programme du trivium est celui des universaux : les idées générales ont-elles une existence en dehors de l’esprit humain ? Abélard enseigne d’abord une pure logique ; puis, quand il veut rejoindre la théologie par la philosophie, il s’empêtre dans les mystères, devient hérétique malgré lui et est condamné au silence.

Au XIIIe siècle, Aristote et ses commentateurs, néoplatoniciens et arabes, sont révélés aux Latins. Et il se produit un nouveau phénomène : au lieu de laisser ces joutes de l’esprit aux maîtres de la faculté des arts, les docteurs de la faculté de théologie s’en emparent comme un instrument de démonstration doctrinale. Après un certain flottement où Aristote, qui a causé assez de dégâts chez les Arabes, est exorcisé, sa terminologie et sa méthode, beaucoup plus que sa doctrine, s’imposent ; et l’on retrouve alors l’esprit des Pères de l’Eglise, dans lequel théologie et philosophie se rendent un mutuel service, la théologie convertissant la philosophie, qui se révèle à nouveau servante de la théologie : ancilla theologiae.

Cependant, les Pères de l’Eglise, qui sont les éducateurs de la foi, et qui ont montré les premiers ce bel exemple d’une harmonie entre la raison et la Révélation, loin être abandonnés, retrouvent une nouvelle faveur. Et c’est ainsi que les maîtres scolastiques, toujours soucieux de rester soumis à l’orthodoxie chrétienne, appellent sans cesse au secours de leurs démonstrations, parfois systématiquement et parfois pêle-mêle, les pères et les philosophes païens de la Grèce.
Quant à l’histoire, elle est d’abord, dans l’Antiquité chrétienne, l’histoire de l’Eglise, histoire de la doctrine (avec les conciles), histoire monastique, hagiographique. A partir d’Isidore de Séville au VIIe siècle et de saint Bède au VIIIe, elle s’efforce d’élargir ses horizons en abordant l’histoire des peuples et des souverains qui se meuvent dans un contexte d’histoire religieuse.

La pensée grecque avant le XIe siècle

C’est au tout début du Moyen Age qu’il faut situer la vie et l’œuvre du Pseudo-Denys l’Aréopagite, dont la pensée exerça une si forte et si durable influence sur les siècles suivants, surtout en Occident, grâce aux versions latines de Hilduin et de Scot Erigène au IXe siècle. On ne sait rien de l’auteur. On localise la date de son œuvre entre 480 et 530.

Il n’empêche que, dans la chrétienté orientale, et pendant une bonne partie du Moyen Age occidental, la fiction présentée par cet auteur énigmatique a été prise au sérieux, malgré son invraisemblance. Il se dit être la fameux Denys, membre de l’Aréopage converti par saint Paul ; il était parmi les disciples qui entourèrent la Vierge Marie lors de sa mort ; il a connu les Apôtres Pierre et Jacques le Majeur, et raconte toutes ces rencontres avec le plus grand naturel. Il s’agit tout simplement d’une fiction littéraire. Il n’en reste pas moins que cette identité empruntée a si bien couvert ce théologien-philosophe qu’il a été pris au sérieux par des dizaines de générations. 
Il est vrai que cette œuvre possède un évident pouvoir de séduction pour des intellectuels.
Léonce de Byzance (mort en 542) est un Père de l’Eglise grecque, qui explique les dogmes à propos des hérésies, surtout en ce qui concerne la personne du Christ.

Saint Jean Climaque (mort en 649) est un fameux ascète, qui composa un ouvrage à jamais célèbre en Orient comme en Occident, l’Echelle du paradis. Il dresse un tableau des vices et des vertus.

Maxime le Confesseur (580-662) fut un opposant théologique à l’empereur arien Constant II, qui avait juré de le perdre. Il fut arrêté, on lui coupa la main droite et on lui arracha la langue, il mourut des suites de ses mutilations.

Si saint Maxime fut la victime d’un empereur chrétien, saint Jean Damascène (675-749) eut à souffrir d’un calife musulman. Il mourut à Jérusalem après avoir mené une lutte écrite contre les différentes hérésies qui sévissaient dans l’Eglise.

Saint Théodore Studite (759-826) fut, lui aussi, un défenseur de la foi. Sa première lutte fut contre l’empereur Constantin VI, auquel il reprocha publiquement son divorce. L’œuvre de Théodore Studite est en bonne partie, on peut le deviner, politique. Il y défend avec passion le culte des images, dont il édifie une véritable théologie, les vertus monastiques, et la primauté du Siège romain.

Parmi les œuvres exégétiques et oratoires de cette période, il faut signaler le vaste courant théologique concernant le culte de la Vierge Marie.

La pensée latine avant le XIIIe siècle

Les invasions barbares bouleversent le cadre dans lequel s’épanouissait la pensée chrétienne durant la paix romaine.

Boèce, Romain de naissance, alla poursuivre son cursus studiorum à Athènes, ce qui donne, avant la lettre, un caractère scolastique à son œuvre : l’union de la foi catholique et de la rationalité grecque. Il avait entrepris la traduction et le commentaire des deux grandes œuvres philosophiques de l’Antiquité, celle de Platon et celle d’Aristote, pour y montrer non plus la traditionnelle opposition, mais la convergence.

Mais l’ouvrage qui établit la réputation de Boèce fut un grand essai, rapidement populaire, écrit dans sa prison aux approches de la mort, la Consolation de la Philosophie. Boèce y demande un suprême secours non pas à l’amour de Jésus, mais à une sagesse inspirée de Platon et de Cicéron.

Cassiodre (477-570), bien que catholique, et plus fervent encore que Boèce, ne fut pas seulement épargné par la persécution de Théodoric, mais remplit sous ce tyran les plus hautes charges.

A coté d’un traité de l’Ame (De Anima) et d’écrits historiques de première valeur, il rassembla en un recueil les actes publics (lettre et récits) rédigés dans l’exercice de ses fonctions, et qui forment douze livres. Il rédigea ses fameuses Institutions.

Le théologien le plus éminent du VIe siècle fut saint Grégoire le Grand (540-604), que l’Eglise a élevé au rang de ses docteurs. Comme Boèce et Cassiodre, il appartenait à la noblesse romaine. En 578, il y prit lui-meme l’habit et en devint l’abbé. Enfin, en 590, il fut élu pape, charge qu’il assuma durant quatorze ans.

En Espagne, c’est au VIIe siècle que la pensée religieuse s’épanouit. Le plus grand nom en fut celui de saint Isidore (560-630), qui succéda dans les dernières années du VIe siècle sur le siège métropolitain de Séville à son frère saint Léandre.

Saint Ildefonse (607-669), évêque de Saragosse, a laissé des ouvrages sur le baptême (doctrine et catéchèse) et sur la Virginité perpétuelle de Marie.

A l’époque carolingienne, l’exégèse de l’Ecriture acquiert une ampleur exceptionnelle, grâce à de grands esprits. D’abord Alcuin qui se livra à la révision de la Bible latine. Ambroise Autpert (mort en 778), abbé de Saint-Vincent de Volturne en Italie, composa un Commentaire de l’Apocalypse. Smaragde (mort en 830), abbé de Saint-Mihiel au diocèse de Verdun, dans son Liber Comitis (Livre du Comte) se livre à une explication des épîtres et des évangiles qui sont lus à la messe au long de l’année liturgique. Walafrid Strabon (809-849), abbé de Reichenau sur le lac de Constance, se livra à une exégèse de tous les livres de la Bible, pris un par un. Mais le géant en la matière fut Raban Maur (776-856), abbé de Fulda, puis archevêque de Mayence, qui entreprit en profondeur une explication de l’Ecriture. Ce travail colossal ne fut jamais égalé durant tout le Moyen Age.

Le IXe siècle fut aussi fertile en théologie dogmatique. Deux œuvres célèbres parurent sur la sainte Trinité : celui d’Hincmar (806-882), archevêque de Reims ; celui de Ratramne, moine de Corbie.

La philosophie, en ce siècle voué surtout aux sources scripturaires de la pensée chrétienne, n’est guère abordée.

Plus original fut Jean Scot Origène (mort vers 870), originaire d’Ecosse, écolâtre de l’Ecole du Palais sous Charles le Chauve. Son grand ouvrage De divisone naturae est une synthèse philosophico-théologique, exposant en raccourci les matières qui feront l’objet des sommes des XIIe et XIIIe siècles.

Le Xe siècle, période de guerres et de décadence, fut peu propice à la production intellectuelle.

Le renouveau du XIe siècle s’appliqua essentiellement à la dogmatique, et surtout, comme aux deux siècles précédents, aux mystères de la Trinité et de l’Eucharistie. L’auteur le plus important fut saint Anselme (1033-1109), abbé du Bec puis archevêque de Cantorbéry ; en théologie dogmatique, il rédigea des traités sur la Trinité, l’Incarnation, le péché originel, les anges. Mais c’est surtout en philosophie qu’il se distingue, et qu’il est d’ailleurs le seul auteur important de son siècle.

Le XIIe siècle est celui de Cîteaux ; il est celui où domine la littérature spirituelle. Saint Bernard, le plus grand fondateur de l’ordre, en est en même temps le plus grand écrivain. Ses ouvrages dogmatiques l’élèvent au rang de Père de l’Eglise. Mais ce sont ses Sermons qui constituent la plus grande partie de son œuvre.

Dès le XIIe siècle, l’ordre de Cîteaux a produit une abondance d’autres écrivains spirituels.

Hugues de Saint-Victor (v. 1100-1141) résuma son savoir dans Les sacrements de la foi chrétienne.

Richard de Saint-Victor (v.1120-1173), prieur du monastère, fut célèbre surtout pour son traité De la Trinité ; mais aussi, comme Hugues, pour une suite remarquable d’ouvrages spirituels.

L’un des maîtres du XIIe siècle qui exerça la plus grande influence sur ceux du XIIIe siècle fut Pierre Lombard. L’exposé de son savoir est consigné dans une vaste compilation.

Parallèlement à la spiritualité, la métaphysique trouve au XIIe siècle un renouveau. Le problème que ces jouteurs tentent de résoudre est celui-ci : les idées générales (les universaux) existent-elles hors de notre pensée (thèse de Platon), ou simplement en elle (thèse d’Aristote) ?

La pensée arabe du IXe au XIIIe siècle

Comme les chrétiens en Occident, les musulmans en Orient eurent leurs encyclopédistes. Le premier fut Al Kindi (mort en 873), maître à Bagdad, grand lecteur des auteurs grecs, qu’ils fussent philosophes, mathématiciens, médecins, astronomes ou musiciens. De son œuvre gigantesque, les Occidentaux ne connurent qu’un traité de philosophie. Son compatriote Al Farabi (mort en 950), lui aussi professeur à Bagdad, tenta, dans ses commentaires de mettre d’accord Platon et Aristote.

Avicenne (Ibn-Sina, 980-1037), né près de Chiraz en Iran, commença ses études à cinq ans et exerça la médecine à seize. C’est surtout par ses œuvres médicales que sa réputation se répandit dans le monde latin. Mais il fut aussi connu par ses traités d’alchimie, de métaphysique et de logique, rédigés sous l’influence d’Aristote.

Au XIIe siècle, la philosophie arabe passa de l’Orient à l’Occident. C’est ainsi qu’Avempace (Ibn Badja, mort en 1138), l’un des premiers maîtres de Cordoue, fut connu d’Albert le Grand et Thomas d’Aquin. Mais ces penseurs furent dépassés par Averroès (Ibn Rochd, 1126-1198) qui étudia à Cordoue le droit, la médecine, les mathématiques et la philosophie, et se rendit célèbre auprès des penseurs chrétiens par la traduction de ses commentaires d’Aristote.

A ces philosophes arabes, il faut joindre les philosophes juifs, qui furent leurs élèves. Dès le IXe siècle, Isaac Israeli (865-955), de Kairouan, s’intéressa à la philosophie aristotélicienne ; mais il fut surtout réputé comme médecin. Son contemporain Saadia ben Joseph (892-942) se donna pour but, dans son Livre des croyances et des opinions, de concilier la philosophie et la foi. Au contraire, Salomon ibn Gebirol (1021-1058), dans sa Source de Vie, préféra exposer une philosophie laïque Le grand nom juif fut, là encore, celui d’un penseur de Cordoue, Moise ben Maimon (1135-1204) ; son Guide des Indécis fut l’une des lectures privilégiées des penseurs scolastiques.

La scolastique

Le mot scolastique est essentiellement un adjectif, synonyme de scolaire, qui désigne, bien plus qu’une doctrine, un type d’enseignement qui régna pendant trois siècles (XIIIe, XIVe et XVe siècles) sur la philosophie et la théologie. L’apparition et l’établissement de la scolastique sont dus à trois circonstances concomitantes. D’abord, la révélation de la philosophie d’Aristote par les Arabes ; en deuxième lieu, la constitution des universités, lieux d’élaboration, d’enseignement et d’affrontement intellectuels ; enfin, en troisième lieu, l’emploi de méthodes d’exposition et de discussion systématiques et uniformisées, procédant par questions au programme et solutions auxquelles on parvient dialectiquement, en opposant les arguments favorables et les arguments contraires. Ainsi, on peut appeler la scolastique : une transmission du savoir dans un milieu universitaire selon des méthodes systématiques.
Au XIIIe siècle, cette forme de pensée et d’enseignement connaît d’emblée son age d’or, grâce à une pléiade de génies. Le plus important est essentiellement Guillaume d’Auvergne, né à Aurillac vers 1190, jeune professeur à la faculté de théologie de Paris, qu’il quitta en 1228 pour devenir évêque de Paris. Il concentra son savoir dans une somme intitulée Magesterium doctrinale, qui prend l’aspect de petits traités successifs sans coordination.
Parmi les penseurs de seconde grandeur, il convient de nommer Henri de Gand (mort en 1293), qui enseigna la théologie à l’université de Paris, et qui, fidèle lui aussi à Saint Augustin, s’opposa avec évêque Etienne Tempier à l’enseignement d’Aristote, qui était d’ailleurs beaucoup lus celui d’Avéroes.
L’ordre dominicain avait été fondé pour enseigner la Vérité. Il trouvait donc tout naturellement sa place dans l’Université.
En 1223, un jeune Allemand étudiant à Padoue, Albert de Bollstaedt, demanda à revêtir l’habit des Frères Prêcheurs. Sa remarquable intelligence le désigna pour enseigner la théologie dans les couvents de son ordre. Sa renommée devint aussitôt telle que les étudiants de l’université vinrent l’écouter.
L’œuvre d’Albert le Grand possède une ampleur universelle, et on eut pu ranger cet auteur parmi les encyclopédistes si ses écrits de philosophie et de théologie n’y dominaient.
L’Ecole dominicaine culmine avec saint Thomas d’Aquin (1225-1274). Il était le fils du comte Landolf d’Aquino, allié à la famille impériale. Celui-ci espérait faire de son fils un abbé du Mont-Cassin, la plus célèbre abbaye d’Italie, mère des monastères bénédictins ; il le confia, dès qu’il eut cinq ans, aux moines, qui lui donnèrent une éducation complète : intellectuelle, spirituelle, liturgique. L’enfant goûtait fort cette austère et agréable retraite, qui l’aurait probablement conduit un jour à l’abbatiat, si l’empereur Frédéric II, pour se venger de son excommunication, n’en avait dispersé les religieux. Thomas avait alors quatorze ans ; il alla étudier à l’université de Naples, où il connut les Dominicains, fut séduit par leur spiritualité et leur science, et demanda l’habit de leur ordre (1244). Cette opinion ne fut pas du goût de la famille, qui l’enleva et le séquestra pendant un an ; sa ténacité l’emporta ; il fut rendu à son ordre, qui l’envoya étudier à Paris, puis à Cologne ; dans l’un et l’autre centre d’études, il s’attacha à Albert le Grand, qui devina en lui une future gloire de l’intelligence.
De 1252 à 1259, Thomas enseigna à l’université de Paris.
L’œuvre de Thomas d’Aquin est gigantesque. En philosophie, il faut y distinguer deux séries d’ouvrages fort différentes : les commentaires d’auteurs au programme, surtout d’Aristote, dont Thomas avait médité la totalité connue, et les traités personnels. Les premiers montrent le double souci de faire comprendre le texte tel que l’a voulu l’auteur, et de lui trouver un sens tel que le requiert la foi chrétienne ; exercice délicat et parfois acrobatique, dont le théologien se sort le plus souvent en son honneur. Les seconds traités sont des œuvres où est exposée la doctrine chrétienne, et où la théologie se mêle à la philosophie. On doit aussi à saint Thomas des ouvrages d’exégèse : sur les évangiles de saint Matthieu et de saint Jean, les épîtres de saint Paul, le Cantique des Cantiques, Isaïe, Jérémie, Job, etc.
Mais ce qui a fait autant la gloire de saint Thomas d’Aquin, ce sont ses trois sommes doctrinales.
La Somme théologique est l’ultime effort de la scolastique pour dresser une synthèse du christianisme en associant la théologie traditionnelle et la philosophie d’Aristote. Contrairement aux deux entreprises précédentes, elle fut menée par l’auteur à la fin de sa vie, de 1267 à 1273, quand il avait lu et commenté l’ensemble des œuvres d’Aristote tout en approfondissant la pensée des Pères.
En face des Dominicains, les Franciscains, au départ voués à la prédication populaire, mais ayant pris goût rapidement à l’enseignement et aux disputes théologiques, comptèrent dans leurs rangs des penseurs exceptionnels, mais beaucoup plus méfiants envers Aristote.
Les deux grands théologiens de l’ordre franciscain furent saint Bonaventure et Jean Duns Scot.
Saint Bonaventure (1221-1274), dit « le Docteur séraphique », fut une personnalité complète. Homme d’action, il gouverna durant dix-sept ans (1257-1274) l’ordre des Frères Mineurs, dont il assura l’unité à une époque difficile de son histoire. Mystique, il est l’auteur d’un nombre important de traités spirituels, et une vie de saint François d’Assise en deux livres. Enfin, professeur très écouté de 1248 à 1257, il engendra une pléiade de disciples.
Comme penseur et professeur, Bonaventure se veut théologien, et n’admet pas une philosophie cultivée pour elle-même.
Jean Duns Scot (1266-1308), dit « le Docteur subtil », Ecossais de naissance, enseigna aux universités d’Oxford et de Paris, et fut nommé par ses supérieurs à Cologne pour y ouvrir les enseignements du studium que l’ordre franciscain venait d’y établir ; mais il mourut l’année suivante, à l’age de quarante-deux ans, laissant chez ses auditeurs une admiration enthousiaste.
L’auteur s’y montre sans cesse enclin à passer les questions, même les plus théologiques, au crible de l’analyse philosophique. En face de saint Thomas, qui bâtit son système autour de la Vérité, Scot construit le sien autour de l’Amour, ce qui fait de lui un disciple de saint Augustin. Il y défend, en Dieu et en l’homme, le volontarisme, doctrine reprise plus tard par Descartes, et qui affirme la primauté de la volonté sur l’intelligence, et y soutient une théologie christocentrique, qui donne au Verbe incarné la première place dans le mystère divin, tant spéculativement que pratiquement. Il y expose aussi avec force la fameuse doctrine de la cause de l’Incarnation, selon laquelle le Verbe s’est fait homme non pour racheter l’humanité du péché, ce qui donnerait à cet acte merveilleux de Dieu un sens limitatif et tout occasionnel, mais pour sanctifier l’humanité dans sa personne. Dans cette perspective, Scot a donné une très grande importance, dans sa théologie, à la Vierge Marie, définissant, six siècles avant sa proclamation par Pie IX, le dogme de l’Immaculée Conception, selon lequel Marie, en prévision de sa maternité, avait été exemptée de l’héritage du péché originel.

Dans ces matières privilégiées de l’enseignement universitaire, philosophie et théologie, le XIIIe siècle avait jeté un éclat incomparable, qui fait de lui le siècle culminant de la pensée médiévale. Sa puissance et son originalité ne se renouvelèrent pas ; les deux siècles qui suivirent connurent la décadence de la scolastique, sans un esprit distingué pour prolonger son éclat ou la mener vers d’autres voies. La Guerre de Cent Ans déstabilisa la monarchie française, à l’ombre de laquelle s’était développée l’université de Paris, mère et modèle des autres, centre de la pensée philosophique et théologique de l’Occident. La querelle de Philippe le Bel avec Boniface VIII, le grand schisme d’Occident attirèrent les intelligences vers des problèmes plus occasionnels.

Le dernier grand esprit de la philosophie médiévale, esprit plus négatif que positif, et que sa fidélité au maître Duns Scot entraînait à une transformation de ses positions essentielles, ce fut encore un franciscain, Guillaume d’Ockam (1298-1349).

L’histoire

Au Moyen Age, l’histoire s’oriente essentiellement dans trois directions : l’histoire universelle, avec la préoccupation d’y insérer Jésus-Christ comme centre, la chronique contemporaine et l’hagiographie.

Dès le VIe siècle, Denys le Petit (mort en 540) établit l’ère chrétienne. Jusqu’à lui, il n’existait pas de datation absolue des événements, grâce à un point de repère unique.

Contemporain de Denys, Cassiodre (477-570) rédigea une chronique de son temps.

Saint Grégoire, gallo-romain, évêque de Tours (mort en 594), fut pour les Francs ce que fut Cassiodre pour les Goths ; mais au moins son œuvre nous a été conservée. Son Histoire des Francs n’échappe pas au souci d’offrir une histoire universelle, mais soumise au simple désir d’y situer celle des Francs.

Saint Grégoire le Grand (mort en 604) s’est rendu célèbre durant tout le Moyen Age par ses Dialogues, qui nous transportent en Italie, et nous révèlent de saints personnages ses contemporains.

Saint Isidore, archevêque de Séville (mort en 636) a produit une ample œuvre d’historien.

Le peuple anglais a trouvé son historien dans saint Bède le Vénérable (mort en 735), qui écrivit une Historia qui s’étend de la conquête de la Bretagne par les Romains jusqu’en 731.

L’époque carolingienne est celle des chroniques, tout spécialement des chroniques universelles, telle celle de saint Odon (mort en 870)

A coté de l’histoire universelle, on entreprend l’histoire des souverains et des peuples. Eginhard (mort en 839) et Notker le Bègue (mort en 923) publient une vie de Charlemagne. Richer, moine de Saint-Rémi de Reims, rédige une Histoire des Francs (jusqu’en 922) ; Flodoard, abbé de ce même monastère (mort en 966) une Chronique de la geste des Francs ; Adalhard (mort en 820), abbé de Corbie, et Hincmar (mort en 884), archevêque de Reims, une Vie de Charlemagne ; Suger, abbé de Saint-Denis, une Vie de Louis le Gros.

La première croisade suscita de multiples narrations.

A partir du XIIIe siècle, la langue française concurrence fortement la langue latine dans l’œuvre historique, au point de la supplanter définitivement au bout de deux siècles. Ce fait tient essentiellement à ce que les hommes de guerre, qui ont joué un rôle important dans les événements, se substituent aux moines pour les raconter, et rédigent leur récit dans la langue qu’ils parlent quotidiennement, a langue vulgaire.

Le genre le plus fécond fut au Moyen Age l’hagiographie, avec une période dominante du VIIIe au XIe siècle. Un catalogue des Vies rédigées à cette époque ferait un volume entier. Elles sont le fait autant d’auteurs célèbres que de moines obscurs, presque tous francs, dont beaucoup sont anonymes. Elles révèlent des personnages importants.

Byzance fut un foyer d’études historiques.

Les Arabes cultivèrent l’histoire dès le Xe siècle.

Le plus grand historien arabe du Moyen Age fut Ibn Khaldoun ; né à Tunis en 1332, il s’établit en 1382 au Caire, où il mourut en 1406, laissant une œuvre abondante.