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Le rêve et la réalité (1270-1348)

Avant le déferlement des calamités, l’éclatant rayonnement de la prospérité française.


Fils, petit-fils, arrière-petit-fils de Saint Louis : trois générations se sont succédé en France depuis le glorieux désastre de Tunis jusqu’aux tristes évènements du milieu du XIVème siècle. La première, celle de Philippe le Hardi – trente ans en 1275 – vit dans un religieux respect du règne précédent, qu’elle s’efforce de prolonger sur tous les plans. La seconde, celle de Philippe le Bel –trente ans en 1298 – semble, au contraire, décidée à tirer le maximum d’avantages de la situation ainsi acquise, dans le sens d’une exaltation  systématique de la grandeur de la France et de son roi : s’est-elle rendu compte que, ce faisant, elle modifiait l’esprit même de cette grandeur ; tandis que se transformait le contexte national et international qui en avait permis l’épanouissement ? La troisième, celle des fils de Philippe le Bel et de son neveu, Philippe de Valois – trente ans entre 1319 et 1324 – commence à souffrir de cette distorsion naissante entre le rêve et la réalité : après avoir fait face à des difficultés multiples, variées et apparemment non liées, elle prend brusquement conscience de la tragique évolution des choses sur le champ de bataille de Crécy, sous les murs de Calais et devant les charniers de la peste noire.


Epoque de transition s’il en est, la période de 1270-1348 a déjà posé un problème aux hommes du XIVème siècle.


Comment est-on passé de la France rayonnante de Saint Louis et de la France triomphante de Philippe le Bel à la France humiliée et vite épuisée des premiers Valois ? La réponse à cette question essentielle ne peut se trouver dans un découpage chronologique par règnes ou par dynasties ni se ramener à un conflit de générations : elle doit plutôt être cherchée dans l’étude des différents rythmes d’évolution. En période de transition, certains secteurs évoluent très lentement et d’autres beaucoup plus vite ou avec plus d’ampleur. De là des discordances, des ruptures qui semblent défier les lois de l’évolution  historique et de la chronologie. C’est autour de thèmes bien plus qu’autour de dates que peut alors s’organiser l’histoire de la période. Deux thèmes nous paraissent caractériser les années 1270-1348. D’abord le thème du grand royaume : réparé par Saint Louis et Philippe III, il s’exalte sous Philippe le Bel et continue d’animer ses successeurs. Ensuite, la mutation séculaire qui transforme les conditions de la vie matérielle et les mentalités de toute l’Europe occidentale : amorcée vraisemblablement sous Philippe III, déjà visible sous Philippe IV et ses fils, elle entraîne finalement une sélection et une redistribution des forces qui ne furent pas toutes au profit de la France ni de la royauté. D’où l’affrontement entre le rêve et la réalité qui marque si profondément la société française de l’époque, dont la principale référence, niant toute évolution, reste « le temps de Monseigneur Saint Louis », Philippe VI en fit la dure expérience.


Le monde du rêve et la société chevaleresque

Dans cet idéal se combinent la joie de vivre, le goût de l’action, l’amour des fêtes éclatantes et du luxe journalier : plaisirs à la fois matériels, facilités par des siècles d’expansion économique, et plaisirs plus raffinés que peuvent procurer la vie de cour et de château, l’amour courtois et la prouesse chevaleresque. D’où l’indignation contre les rois de France, qui, depuis Saint Louis, cherchent à limiter la guerre privée et les tournois, devenus trop meurtriers. D’où aussi la recherche d’un nouveau cadre de vie. C’est l’époque où l’architecture civile prend son essor en France ; où l’intérieur des châteaux forts se transforme et s’embellit en vie d’un plus grand confort et d’une vie de société plus développée ; les murs des grandes salles se couvrent de fresques et bientôt de tapisseries reconstituant les emblèmes et le cadre des exploits et des plaisirs chevaleresques. C’est aussi l’époque où, pour la première fois depuis des siècles, le costume masculin et féminin se met à évoluer ; l’époque surtout où les arts mineurs s’affirment, en vue de fournir à l’élite de la société des objets individuels – souvent en matière très précieuse – qui agrémenteront se vie, livres, objets de piété, mais aussi chefs-d’œuvre plus matériels, ces coffres qui font la gloire des ivoiriers parisiens. Ornés de scènes profanes d’amour, de chasse ou de guerre souvent empruntées à la littérature romanesque, ils incarnent parfaitement le nouvel art de vivre.

Ce nouveau cadre de vie a tendance à nous apparaître comme un décor, et le goût pour le décor est très certainement un autre trait fondamental de la société du temps. Le premier est évidemment celui du théâtre. Le second est le domaine artistique. L’architecture gothique s’ajoure et s’affine au-delà des limites du possible, et ce que l’on n’arrive pas à créer dans la pierre, on le réalise par e moyen du vitrail et du manuscrit. Il est enfin un troisième domaine – qu’on pourrait appeler social – où se combinent le goût pour la vie chevaleresque et le goût pour le théâtre : la création d’ordres laïques de chevalerie.

Le réalisme

Mais, à coté de la tendance dominante au rêve et au retour au passé, et peut-être en réaction contre elle, un autre courant se fait jour : un courant réaliste, qui, appuyé sur le développement de l’esprit d’observation et la renaissance de l’esprit critique, découvre le monde tel qu’il est.

A la fin du XIIIème siècle, les artistes s’intéressent à ce monde créé pour lui-même et, recherchant la ressemblance, l’expression et le pittoresque, s’efforcent d’en donner une image vivante et actuelle. Pour les sculpteurs religieux, le grand thème de l’époque est la Vierge à l’Enfant : non plus la Vierge en majesté, trônant et couronnée, mais la Mère, debout, qui, hanchée, porte son Fils et bientôt l’allaite et joue avec lui. De même, voit-on se substituer les statues combien expressives et humaines. Même souci dans l’art funéraire, puisqu’on estime que la statue funéraire de Philippe III fut sculptée d’après son masque funèbre. Même souci enfin chez les miniaturistes, qui laissent plantes, animaux et scènes vécues envahir non seulement les marges, mais le texte de leurs manuscrits. Toutes ces tendances se retrouvent dans une certaine littérature que l’on qualifie de réaliste. Mais, dans le domaine littéraire, la description tourne vite à la critique et à la satire.

Critique non pas du monde créé par Dieu, mais des institutions nées de l’imperfection humaine. Toutes les valeurs anciennes sont mises en accusation.

Les uns, avec Jean de Meung, dénoncent les origines douteuses de la royauté. Les autres excitent leur verve sur les travers des grands et du commun, des citadins et des paysans. Bourgeois et vilains sont tour à tour ridiculisés. Mais les veines les plus mordantes sont la veine antiféministe et la veine anticléricale.

Cet intérêt, souvent critique, pour la société humaine explique le goût des hommes du temps pour l’histoire.