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La renaissance carolingienne

Ordonnance impériale longue de 82 articles promulguée en 789, l'Admonitio generalis (Exhortation générale) définit les droits, les obligations et les missions des sujets de Charlemagne, qu'ils soient ecclésiastiques ou laïcs, pour les domaines religieux, intellectuel et moral. Le chapitre 72, spécialement adressé aux prêtres, leur enjoint de respecter les préceptes de l'Évangile dans l'exercice de leur ministère, afin de convaincre leur entourage des bienfaits de la religion et de les convertir, qu'il s'agisse d'enfants de serfs ou d'hommes libres. En matière de législation scolaire, l'empereur y déclare :


 " [...] que les prêtres attirent vers eux non seulement les enfants de conditions serviles, mais aussi les fils d'hommes libres. Nous voulons que soient fondées des écoles où les enfants puissent [apprendre à] lire. Dans chaque monastère ou évêché, corrigez scrupuleusement les psaumes, les notes [l'écriture sténographique], le chant [d'église], le comput [calcul], la grammaire et les livres religieux ; parce que souvent, ceux qui souhaitent bien prier Dieu le font mal à cause de livres non corrigés. Ne permettez pas que vos élèves les altèrent, soit en les lisant, soit en les écrivant ; et s'il faut copier les Évangiles, le psautier ou le missel, que des hommes d'expérience les transcrivent avec le plus grand soin."



Les origines

Barbarie et stérilité

La vie culturelle à l’époque carolingienne est marquée par un renouveau auquel on donne généralement le nom de « renaissance carolingienne ». Cette qualification suggère à juste titre l’état de décadence dans lequel était tombée en Gaule la vie intellectuelle, littéraire et artistique pendant la première moitié du VIIIème siècle.

L’époque de Charles Martel et de Pépin le Bref fut, en effet, une époque de barbarie et de stérilité, où les laïques étaient devenus illettrés, où les clercs furent victimes de la situation lamentable de la hiérarchie ecclésiastique et où seuls les moines, dans quelques monastères où avait subsisté une certaine régularité de la vie commune, avaient encore la possibilité de se consacrer aux études, disposant d’une bibliothèque, d’un minimum de formation intellectuelle et sachant au moins lire et écrire. Certes, Pépin le Bref et Carloman n’étaient pas des analphabètes. Mais Pépin, pris par ses occupations politiques et militaires, n’a pas eu l’idée, même lorsqu’il s’occupa de la réforme de l’Eglise franque, d’organiser des écoles pour les clercs et les moines de son royaume.

Les sources de la renaissance carolingienne

Dans sa Vie de Charlemagne, Eginhard fait apparaître deux sources de la « renaissance carolingienne », l’apport de deux savants étrangers, l’un d’origine italo-lonbarde, l’autre d’origine anglo-saxonne. Il est significatif que le biographe de Charlemagne ne cite pas de précepteur d’origine franque. Cet appel à ces étrangers fut sans doute une nécessité. Cette régénération du latin classique nécessita donc l’appel à des hommes instruits provenant de pays où la culture antique faisait encore partie d’une tradition vivante, comme l’Italie, ou de pays où cette même culture avait été soigneusement conservée dans les monastères, comme la Grande-Bretagne et l’Irlande.

Préoccupations religieuses

Chez Charlemagne, cette préoccupation linguistique naquit vraisemblablement d’un souci d’ordre religieux : la pureté de la foi, l’exactitude de la vie religieuse dépendaient, selon lui, de la sûreté et de la pureté des textes sacrés. C’est pourquoi il confia à l’Anglo-Saxon Alcuin, venu en Gaule à son appel en 782 et installé à l’abbaye de Saint-Martin de Tours dès 796, la révision du texte latin de la Bible, fondé sur la Vulgate, dont Alcuin assura ainsi le triomphe sur d’autres traductions.

Une réforme scolaire

Aussi la « renaissance carolingienne » fut-elle d’abord et principalement une réforme scolaire, s’appliquant surtout aux enfants destinés à l’état clérical. Charlemagne ordonna, en effet, que des écoles soient créées dans les monastères et auprès des églises cathédrales et que, dans des ateliers de copie attachés à ces écoles, les scriptoria, moines et clercs, transcrivent avec soin des textes liturgiques dignes de confiance, et aussi des auteurs latins, chrétiens et même païens, afin que l’on puisse acquérir la « maîtrise des lettres », indispensable à la compréhension des textes sacrés.

Le renouveau intellectuel et littéraire

Savants étrangers à la cour de Charlemagne

De ces préoccupations religieuses, de cette réforme scolaire sans souci d’originalité et sans prétention naquit, dans la seconde partie du règne de Charlemagne, un renouveau intellectuel et artistique que l’empereur a également favorisé par son action personnelle, suivant en cela les conseils de son ancien précepteur, devenu son principal collaborateur, Alcuin.


A coté du vieux Pierre de Pise, déjà cité par Eginhard, Charlemagne amène, en effet, à sa cour l’Italien Paul Diacre, l’historien des Lombards, qui fit revivre à la cour royale la poésie latine, disparue de l’Occident depuis Fortunat, deux cents ans plus tôt. Il est bientôt suivi par l’Espagnol Théodulf, d’origine wisigothique, que Charlemagne ordonna vaque d’Orléans.


Poètes francs dans la « Rome nouvelle »

Bien vite, les Francs se piquent d’honneur : ils font, à leur tour, revivre l’Antiquité et justifient par leurs œuvres, imitées des auteurs latins ou inspirées par ceux-ci, le nom de « renaissance » dont nous soulignions plus haut la signification ambiguë.

La cour de Charlemagne devint ainsi non pas, comme on l’a parfois dit, une « école du palais », mais un foyer intellectuel et artistique brillant.

La « renaissance carolingienne » sous Louis le Pieux

Grace au talent organisateur de Charlemagne et à son réalisme, cette renaissance ne finit point avec sa mort, et l’on ne vit pas disparaître l’œuvre intellectuelle et littéraire qu’elle ébauchait. Louis le Pieux, pourtant, n’avait ni la force ni l’état d’esprit propres à continuer cette grande tradition.

Monastères et écoles cathédrales

Ainsi, lorsque, quelques décennies plus tard, Charles le Chauve essaya de restaurer la gloire culturelle de la cour royale, le centre de gravité de la renaissance carolingienne s’était-il déjà, depuis longtemps, déplacé vers les centres où Charlemagne avait, dès le début, voulu qu’elle prit forme d’abord, c’est-à-dire vers les monastères et les écoles cathédrales.

Littérature latine et humanisme

C’est grâce à cette activité que nous n’avons pas perdu aujourd’hui toute la littérature latine : la grande majorité des œuvres des auteurs classiques latins qui nous ont été conservées nous sont connues, en effet, par des manuscrits soit carolingiens, soit remontant eux-mêmes à des manuscrits carolingiens.

La production littéraire

Comparée à cette abondante œuvre de conservation et d’étude des lettres qui se réalise principalement dans les grands monastères pendant le règne de Louis le Pieux, la littérature créative et originale est moins bien représentée à la même époque.

Traditionalisme et pragmatisme

Ainsi, malgré la présence, tant sous Charlemagne que sous Louis le Pieux, de certaines personnalités bien individualisées, dont il faut néanmoins souligner, en général, le traditionalisme et le manque d’originalité, la renaissance carolingienne apparaît donc principalement comme un mouvement d’éducation et d’instruction. Sa contribution la plus positive et la plus durable à la civilisation occidentale revêt un caractère pratique, pénétré de préoccupations religieuses : l’introduction, dans la formation intellectuelle, du livre et de la bibliothèque, de l’art d’écrire et de l’école, tout cela sous le signe de la tradition antique.

Le mouvement artistique

Un art officiel

Dans les beaux-arts, la renaissance carolingienne a donné une impulsion forte et remarquable. L’art carolingien, comme d’ailleurs l’ensemble des productions culturelles de l’époque, est en premier lieu un art officiel, réalisé sur ordre du souverain.

L’enluminure « royale »

Cela est vrai tout d’abord de l’enluminure. De nombreux manuscrits furent ornés pour le roi dans le scriptorium du palais, et leur splendeur, par l’emploi de la pourpre, de l’or et de l’argent, glorifiait le monarque, illustrait sa richesse, son pouvoir et sa dignité.

La peinture provinciale

Hors de la cour royale, un autre art se distingue dans les enluminures issues de divers centres abbatiaux du nord de la France, principalement de Corbie.

L’architecture

Si la peinture carolingienne présente les produits les mieux conservés de l’art carolingien, ce qui subsiste de l’architecture, de l’orfèvrerie et de la sculpture carolingiennes est cependant loin être négligeable.

En France, quelques monuments carolingiens demeurent présents en tout ou en partie. Les fouilles, d’autre part, font connaître le plan ou certains éléments des très nombreuses églises carolingiennes disparues.

Trésor d’église et orfèvrerie

La fortune matérielle des églises à l’époque carolingienne, le goût du luxe de leurs dignitaires, ainsi que leur préférence pour l’investissement en objets précieux du surplus de leurs revenus fonciers expliquent que la « renaissance carolingienne » ait donné une impulsion très importante à l’art de l’orfèvrerie. La plupart des descriptions du patrimoine mobilier et immobilier d’une église débutent d’ailleurs par un inventaire détaillé du « trésor » de l’église.

Ivoires et sculpture

Au trésor des églises appartenaient, d’autre part, des pièces d’ivoire travaillé, au premier rang desquelles se placent les diptyques portant les noms des évêques et des saints récités au cours de la messe. Nulle part la renaissance de l’art du relief n’apparaît mieux que dans ces ivoires somptueusement sculptés et taillés.

Dans le domaine des beaux-arts, tout comme dans celui des lettres, la « renaissance carolingienne » fut donc en premier lieu un mouvement intellectuel et artistique au service de l’Etat et de l’Eglise. L’Eglise en bénéficia largement, tout en y contribuant de façon active sous l’impulsion et souvent même sous la direction immédiate du souverain, dont le rôle moteur apparaît une fois de plus et de façon éclatante : à aucune autre époque de l’histoire médiévale de la France, l’art n’a reflété ni souligné aussi fidèlement les mouvements de l’histoire politique.