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Princes, Châtelains et Chevaliers (980-1075)


Des chefs de peuples…

Dans la conscience collective se conservait toujours très clair le souvenir des contrastes ethniques que les migrations successives avaient dessinés pendant le haut Moyen Age. Sur ces bases anciennes reposent les grandes dominations régionales du XIème siècle : le duché de Bourgogne, le duché d’Aquitaine, le duché de Normandie, le marquisat de Gotie (dont le maître est le comte de Toulouse), le marquisat de Provence, le duché de Lorraine.

Dans les interstices que ménagent entre elles ces principautés, de fortes constructions politiques se sont édifiées autour de certains comtés, celui de Flandre, ceux d’Anjou et du Maine, bientôt conjoints, ceux de Blois et de Champagne, qui eux aussi se réunissent alors, celui de Bourgogne, que l’on appellera bien plus tard la Franche-Comté, celui de Barcelone.

…qui ne doivent rien au roi

Aucun des hommes qui commandent dans ces territoires n’est sacré, comme le roi. Tous se situent donc dans un univers différent de celui où trône la majesté royale. Tous, cependant, ont conscience de tenir leur autorité de la grâce divine ; tous comptent dans leur ascendance des princesses carolingiennes ; tous, comme les Capétiens, se sentent des héritiers.

Ils veulent être dans leur principauté les protecteurs de l’Eglise ; ils sont parvenus à soustraire au roi le contrôle de certains évêchés ; ils tiennent sous leur garde toujours les plus grands monastères de la région.

De leur puissance enfin, ils jouissent en toute indépendance, dégagés de toutes subordination à l’égard du souverain. On ne doit pas imaginer, dans la France de cette époque, une organisation pyramidale des dévouements vassaliques qui eut fait parvenir au roi, par l’intermédiaire de l’hommage des princes, les services des aristocraties régionales. Une telle construction ne s’ébauche qu’au XIIème siècle. Pour lors, chaque domination princière était le nœud de son propre réseau de liens féodaux, que rien ne reliait aux autres.

En l’an mille, dans les limites du royaume de France comme dans les provinces qui relevaient de l’autorité impériale, sous le patronage d’un monarque dont les pouvoirs étaient d’ordre moral, religieux et qui, à quelque distance de ses seigneuries privées, n’étaient plus visible au peuple que ne l’est Dieu lui-meme, l’espace, l’immense espace d’un pays sauvage, presque vide et sans routes, se trouvait en fait partagé en une quinzaine d’Etats fondés sur les antiques peuplades. D’ailleurs, la dissolution du pouvoir souverain se poursuivait encore, désagrégeant ces formations politiques, comme l’avait été naguère le royaume.

Le château

Ces principautés régionales étaient, en effet, beaucoup trop vastes pour que leur maître put s’y montrer partout et constamment. S’il conservait les pouvoirs supérieurs de paix et de justice, il devait laisser exercer ceux-ci localement, dans des territoires moins étendus, que l’on pouvait en une journée parcourir à cheval, par des hommes qu’il considérait peut-être encore comme ses délégués, mais qui, pour la plupart, se sentaient, en face de lui, aussi indépendants qu’il l’était lui-meme à l’égard du roi.

La société féodale s’est, à cette époque, aménagée dans le cadre de la châtellenie autonome.

Des fortifications rudimentaires…

De l’extrême fin du Xème siècle datent les premiers donjons de pierre, ceux que firent édifier les comtes d’Anjou. C’étaient encore des constructions très simples, de plan carré ou rectangulaire, des réduits où l’on entasse les réserves de nourriture et où les guerriers se retranchaient au moment des alertes.

Mais les forteresses maçonnées demeurèrent extrêmement rares pendant tout le XIème siècle. Presque tous les châteaux de ce temps étaient en bois.

Ces défenses primitives délimitaient autour du donjon, un vaste espace de refuge. C’était là qu s’établissaient la demeure du seigneur, les huttes de ses domestiques, les campements de ses hotes ; dans le danger, les villageois d’alentour venaient s’y abriter, avec leur bétail et tout leur avoir.

…symboles de l’ordre public…

Remparts encore peu nombreux. Pour beaucoup d’entre eux, on peut assurer qu’ils étaient déjà anciens en l’an mil, qu’ils n’avaient point été bâtis par celui qui les tenait alors dans sa main ni par ses ancêtres, mais qu’ils avaient été édifiés sur l’ordre des détenteurs de la puissance publique.

Quelques-uns peut-être dataient de moins loin.

Mais tout donne à penser que la France ne s’est point faite au Xème siècle dans le tumulte et le désordre, « hérissé » de forteresses, et que le réseau des lieux forts fut établi dans une relative discipline, avec le concours de la puissance souveraine.

Voici pourquoi, lorsque la désagrégation du pouvoir monarchique parvint à son terme, ce fut à ces pauvres retranchements de bois et de terre que s’attachèrent les derniers souvenirs de l’ordre public, les dernières notions claires de la mission naguère assumée tout entière par les rois, de paix, de justice et de protection.

…sièges de dynasties

Beaucoup de châteaux, d’ailleurs, au XIème siècle, continuaient de relever directement des princes. Il n’était pas de comte qui n’en possédât plusieurs.

Toutefois, il apparaît bien que partout, et d’abord, semble-t-il, dès 980, dans la partie méridionale de la Gaule, où les structures politiques carolingiennes étaient les plus faibles, les gardiens des châteaux s’efforcèrent de se rendre indépendants. Ils fondèrent à leur tour des dynasties. Ils tentèrent de transformer la châtellenie en principauté minuscule, mais libre.

Beaucoup y parvinrent. Ils restaient néanmoins leurs vassaux, mais ils étaient installés dans le château comme dans leur patrimoine. Dans les campagnes de France, certains noms de lieux, où le nom d’un maître privé se conjugue à celui de la forteresse, planté sur elle comme un étendard de victoire, conservent encore aujourd’hui le souvenir tenace de telles appropriations.

L’éparpillement de la souveraineté en d’innombrables circonscriptions minuscules, dominées chacune par un lien fort d’où rayonne alentour le pouvoir de commander, de rendre la justice et de lever des impôts, voilà bien le trait essentiel de la nouvelle organisation politique.

Le châtelain, protecteur et maître…

Pour tous ceux qui demeurent dans les quelques terroirs voisins du château, pour tous les manants (ce terme est dérivé d’un mot latin qui signifie « résider »), pour les « aubains », les étrangers qui traversent cet espace, le châtelain exerce à la fois protection et domination. Pour désigner le territoire environnant la forteresse, les textes de cette époque emploient des expressions très significatives : le mot sauvement, qui insiste sur la notion de sauvegarde, les mots ban (c’est-à-dire pouvoir de juger, de punir et de rassembler des hommes pour le combat), ou potestas (puissance), qui mettent l’accent sur l’autorité du chef. Le sire remplit alors un rôle fondamental.

Comme le souverain du haut Moyen Age, le châtelain est celui qui maintient la paix. Cette fonction première justifie les pouvoirs qu’il s’arroge ; elle légitime les taxes, les exactions (encore appelées coutumes), les aides, les banalités proprement dites exigées au four ou au moulin, les péages et les conduits acquittés par les voyageurs.

Ces perceptions conduisent dans les celliers de la forteresse une portion notable des récoltes, et transfert entre les mains du seigneur la plupart des pièces de monnaie que peuvent gagner les paysans. Nous avons là alors un des signes qui entraînait ce pays vers la prospérité.

…de tout le pays d’alentour

Le châtelain n’est pourtant pas le seul seigneur foncier. Des villages, des domaines, des champs, des vignes appartiennent à d’autres familles ou des établissements religieux. Or, il prétend étendre aussi sur ces patrimoines voisins son pouvoir de protection, de contrainte et de perception. Ses auxiliaires, les prévôts, qui, par délégation de sa puissance, ont charge d’exploiter ses droits souverains, prétendent soumettre les champs de ces domaines aux mêmes ponctions, leurs tenanciers et leurs domestiques à la même justice et aux mêmes coutumes que supportent ailleurs les paysans. Ils se heurtent à des résistances, doivent parfois composer ou renoncer. Comme celui des principautés, le territoire des châtellenies apparaît ainsi troué d’enclaves autonomes.

Mais, très généralement, le ban du seigneur châtelain se superpose aux prérogatives des seigneurs fonciers. Dans de nombreux ménages paysans, les exigences du défenseur de la paix s’ajoutent à celles du maître de la terre ou de la personne. L’établissement de la seigneurie du château exerce de la sorte un pouvoir de nivellement, sous lequel s’est opérée, dans les décennies qui encadrent l’an mille, une remise en ordre fondamentale de la classification sociale.

Les trois « ordres » de la société

Devant la puissance du sire s’effacèrent, en effet, les distinctions de statut qui s’étaient maintenues pendant tout le haut Moyen Age au sein de la paysannerie : que le rustre soit libre au sein de son alleu, exploitant d’une terre concédée par le seigneur, ou esclave, il devait paraître aux mêmes assemblées judiciaires, acquitter les mêmes taxes, contribuer à la défense du château.

Cet égal traitement fit ainsi s’estomper, dans la plupart des provinces françaises, l’antique séparation entre liberté et servitude qui avait si longtemps divisé la population rurale.

Mais si ce fossé se combla, un autre vint alors se creuser, aussi franc, aussi strict qu’était autrefois le premier, en un point différent du corps social. Il isola de la masse des paysans, les « rustres », les « pauvres », une petite élite qui, elle, échappait à l’autorité du châtelain.

Il s’agit d’abord des quelques riches possesseurs de propriétés foncières, qui ne travaillaient pas eux-mêmes la terre et que nourrissait le travail des paysans. Ensuite, la troupe de garçons que le châtelain entretenait dans sa maison et qui formait la garnison du château, les « guerriers ».

Milites : la lente pénétration de ce vocable dans la langue latine des chartes entre 980 et le milieu du XIème siècle atteste la progressive prise de cette vocation particulière, ainsi que de la barrière de plus en pus nette qui mettait ces hommes à part du commun.

Les intellectuels de ce temps, les évêques du Nord de la France, avaient hérité de l’époque carolingienne une image de la société fondée sur la notion d’« ordre ».  Ce terme désignait une catégorie d’hommes soumis à certaines obligations et chargés d’un rôle déterminé. Entre 1025 et 1030, on entend ces prélats proclamer que Dieu, depuis l’origine, a partagé le genre humain en trois catégories fonctionnelles : un « ordre », en position supérieure, le clergé, la part de l’humanité régie par les lois célestes ; une autre élite, celle des gens de guerre, chargés de maintenir l’ordre sur la terre ; enfin a masse des êtres voués au travail, qui, par leur condition et sans espoir de s’en dégager, sont astreints à fournir aux prêtes et aux chevaliers les moyens de leur existence improductive et luxueuse.

Sur ce schéma s’édifiera le système des trois « états », cadre idéologique de la société d’Ancien Régime. Dans le cours du XIème siècle s’affirme peu à peu la cohésion d’un groupe social établi au cœur de la civilisation de l’époque et dominant tous ses aspects, le groupe des guerriers : c’est la chevalerie.

Les chevaliers

Ce groupe est constitué d’éléments disparates. Dans chaque province, il réunit en effet, d’une part, ceux que l’on désigne spécialement comme des « nobles », les plus hauts seigneurs, maîtres du ban, les princes et les châtelains ; d’autre part, les simples seigneurs fonciers grands et moyens (une vingtaine à une trentaine de familles par châtellenie), lesquels, dans la plupart des régions françaises, forment le plus gros de l’effectif chevaleresque ; et enfin, plus nombreux dans la France du Nord-Ouest, des guerriers domestiques, qui ne possèdent pas de terres et vivent dans les forteresses en familiarité totale avec le châtelain Cependant, tous les hommes de guerre, partageant le même idéal, respectant le même code moral, se trouvent, face aux gens d’Eglise et aux paysans, former un corps de mieux en mieux conscient de son unité.

…et la passion de la guerre

La guerre impose à la chevalerie son premier caractère : c’est une société strictement masculine. La femme apparaît d’ailleurs singulièrement absente de cette société du XIème siècle, que l’Eglise traite avec méfiance.

C’est pour les jeunes garçons, lorsqu’ils sont formés au métier des armes, lorsqu’ils ont atteint 18 ou 20 ans, que se déroule le plus important des rites sociaux, une cérémonie d’initiation, l’adoubement. Les documents ne la décrivent pas encore, mais on la sent alors toute profane et domestique.

Pour ces hommes, la guerre est un sport joyeux et profitable. Revêtus d’armes encore rudimentaires, de la casaque de cuir, bientôt du haubert, cette grande chape dont les mailles métalliques les protègent jusqu’aux genoux, coiffés du heaume, montés sur le cheval, mais l’abandonnant au moment de la rencontre, puisqu’il est vulnérable et très coûteux, pour affronter l’ennemi à l’épée.

Ils se lancent au combat allègrement, à chaque printemps. L’hiver, ils trompent l’ennui dans des chasses aussi dangereuses que les embuscades, ou en organisant des tournois, dont la vogue remplira tout le XIIème siècle, où l’on blesse, où l’on meure, d’où l’on revient captif…

Dans les modèles de comportement que tous les membres de la chevalerie sociale s’efforcent d’imiter, dans la morale commune qui les rassemble en corps, celles que mettent au premier plan les chants épiques, préludes aux futures chansons de geste, sont la force physique, la bravoure, la vaillance.

Le lignage

Les relations de parenté s’ordonnent, pendant les Xème et XIème siècles dans l’aristocratie française, plus fermement que jamais, dans le cadre du lignage.

Primauté des males, primautés des aînés ; vénération des aïeux qui ont fondé la maison. Autour de ce souvenir et d’un surnom patronymique, dont l’usage commence alors à se répandre sur la terre ancestrale et sous l’autorité des plus anciens, une étroite communauté d’intérêt unit le groupe des consanguins.

Cette « fraternité », cette « amitié » primordiale et naturelle qu’évoquent les écrits de l’époque n’excluent pas les affrontements ni les violences. Les « jeunes » en particuliers dépendent de cette indivision, étouffés par la fortune et les pouvoirs du père ou de l’oncle. L’histoire de toutes les grandes familles apparaît en ce temps déchiré par les conflits générationnels.

La famille est pourtant d’abord un refuge, le plus sur. Elle protège l’individu. Tous ses membres font corps contre l’agresseur de l’un d’eux.

La vassalité

D’autres formes d’association venaient renforcer ce frein, celles que nouait l’engagement vassalique. L’usage de celui-ci s’était progressivement répandu depuis le VIIIème siècle dans toute l’aristocratie des pays francs et dans celle des provinces soumises par les Carolingiens. Autour de l’an mille, lorsque la dissolution de la puissance régalienne acheva de désagréger le pouvoir des souverains et des princes, la vassalité, désormais étroitement liée au fief, devint pour la chevalerie la seule forme acceptable de subordination politique.

Dans le complexe que constituèrent les institutions féodo-vassaliques, l’acte primordial était la reconnaissance d’une dépendance personnelle. Mais une dépendance qui restait pour le chevalier libre, honorable, individuelle et souple.

Par un rite, l’« hommage », le chevalier devenait effectivement l’homme d’un autre. Il se présentait à lui tête nue, sans armes, en posture de complet abandon ; il s’agenouillait ; en signe évident de remise de soi-même, il introduisait ses deux mains jointes entre les mains de son futur patron. Mais celui-ci le relevait aussitôt pour lui donner un baiser, marquant ainsi que le nouveau lien unissait, en fait deux personnes égales, le vassal (le valet ou le jeune) et son seigneur (le senior, le vieux).

Pour le vassal, le seigneur est un père, qui protège, conseille et parfois nourrit. Mais un second rite, de nature religieuse celui-ci, vient aussitôt nouer plus fermement le lien. Après l’hommage, le vassal, par un serment, engage sa foi. Le vassal doit s’abstenir de nuire à son seigneur, mais il doit encore fournir à son seigneur le conseil et l’aide.

Le fief

Envers ses « hommes » le seigneur doit se montrer généreux. Comme un père, il lui faut les entretenir chez lui et leur distribuer de temps à autre des présents, des armes, des parures. Toutefois, au début du XIème siècle, les vassaux ont pris l’habitude d’attendre de leur patron, aussitôt après l’hommage, la concession d’un bien, d’un domaine, d’une église, d’une dîme, voire d’un simple champ, qu’ils posséderont leur vie durant, aussi longtemps du moins qu’ils n’auront pas trahi la foi.

De fait, ils en reçoivent l’investiture, au cours de la même cérémonie, par d’autres gestes symboliques, qui font passer de la main du seigneur dans leur main propre un objet, motte de terre, pierre ou rameau, signe visible du cadeau dont ils vont jouir. Ils ne sont plus désormais seulement vassaux, mais feudataires, détenteurs d’une tenure dont le seigneur reste le possesseur éminent, mais dont les profits sont la rétribution non point de leur fidélité, mais de leur service. Ce fief, en effet, doit être servi. A cause de lui, le vassal est tenu au conseil et à l’aide.

Pour son fief, il doit donc se comporter envers lui comme un bon fils envers son père. Le réseau des relations féodo-vassaliques complète le réseau des liens de parenté ; l’un et l’autre, s’entrecroisant, emprisonnent les chevaliers dans des groupements complémentaires de sécurité, de mutuelle rescousse et d’amitié réciproque.

Avec le courage et la vaillance militaires, deux vertus s’établirent au centre de la morale chevaleresque : l’amour et le respect de la foi jurée, c’est-à-dire la loyauté. Dans la France du XIème siècle, ces deux règles de l’honneur formaient les assises de la paix.

Turbulence chevaleresque

Paix très précaire, mille fois rompue. Dans ce pays encore si barbare et si misérable, on comprend que les hommes d’Eglise, les seuls qui fussent capables d’écrire, dont nous tenons toute notre documentation et par les yeux de qui nous voyons tout ce qui est perceptible de cette époque, aient médité sur la parenté verbale des mots milice et malice. Enclins, certes, au pessimisme par leur état, ils n’avaient cependant pas tout à fait tort, sans doute, de voir dans la chevalerie, dans cette classe de proie que l’évolution des institutions publiques avait établie en posture de totale domination, l’incarnation du mal et l’armée de Satan.