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La purification du monde (980-1075)

L’attente de la fin des temps

Des terreurs de l’an mille, que l’histoire romantique a sombrement décrites, on sait aujourd’hui qu’elles n’ont pas ébranlé aussi fortement les consciences. Point de panique collective. Mais cependant, entre le millénaire de la naissance du Christ et, plus important à une époque où se développaient la liturgie des funérailles et le culte des défunts, celui de sa mort, un regain d’anxiété. Dans ces années, l’angoisse latente au sein du christianisme, devant l’imminence de la fin du monde et du Jugement dernier, incontestablement s’exaspère.

Le diable du XIème siècle

Car les croyances du XIème siècle sont naturellement dualistes. Deux armées s’affrontent dans l’invisible. Aux légions des Anges de Dieu s’opposent les hordes démoniaques, qui n’ont pas toujours le dessus. L’homme est témoin de cette hostilité permanente.

Tel est l’Ennemi, dont les embûches sont toujours tendues et dont l’approche de la fin des temps rend les entreprises plus dangereuses. Plus que jamais, il importe de s’en garder, d’adhérer de toute sa vaillance à la troupe rangée sous l’étendard du Christ.

Le XIème siècle s’est représenté Dieu dans la posture même des seigneurs, trônant au milieu d’une cour de justice ou chevauchant comme un baron.

Pour gagner le salut, pour aider à la victoire du bien dans ces temps de tribulations, la chrétienté tout entière devait donc s’organiser comme une milice spirituelle. Elle devait se purifier de tout ce qui la souillait, expulser les Juifs, brûler les hérétiques.

Les réformes monastiques

Les guides de cette rénovation furent les moines. Le clergé séculier, en effet, mêlé étroitement au monde et aux institutions temporelles, avait immédiatement pâti des perturbations consécutives à l’installation des structures féodales. Bon nombre d’évêques glissèrent sous le contrôle des princes ; certains furent même tout à fait incorporés à des patrimoines privés.

La désignation du personnel épiscopal fut donc gouvernée soit par les coutumes successorales, soit par les pratiques d’un patronage peu différent de celui que les seigneurs exerçaient sur leurs chevaliers feudataires.

Beaucoup évêques s’adonnaient à la guerre plus qu’à l’étude ou à la prédication – ce qui les qualifiait mal pour travailler à dégager l’Eglise des pressions du monde féodal et de la corruption du siècle. A celui-ci, au contraire les moines tournaient le dos. Comme au VIIIème siècle, les valeurs spirituelles du XIème siècle, s’établissaient non point dans les cathédrales, mais dans les grands monastères.

Fonctions des monastères

Ceux-ci remplissaient, dans la société de l’époque, des fonctions primordiales. Ils étaient d’abord le lieu d’une célébration liturgique ininterrompue. Ils obtenaient ainsi des grâces de Dieu qui ruisselaient autour d’eux et se répandaient sur leurs bienfaiteurs.

Car les conceptions religieuses, encore très primitives, voyaient le gage de la rédemption non pas par l’observance de certaines règles morales, mais dans l’achat du pardon de Dieu. Le monastère était donc un instrument permanent de salut pour toute la contrée environnante.

C’était aussi une nécropole, où tous les riches venaient ensevelir leurs morts. Le monastère accueillaient les enfants des familles nobles, offerts dans leur jeune age pour qu’ils s’intègrent au groupe des célébrants et qu’ils prient leur vie durant pour l’âme de leurs parents ; les seigneurs vieillis trouvaient aussi dans le cloître une retraite confortable et bénéfique.

Enfin les établissements monastiques possédaient des reliques. Le culte des reliques achève à cette époque de s’établir au centre des pratiques de piété ; il suscite un vaste courant de pèlerinages et de donations pieuses ; il ne cesse d’enrichir les abbayes majeures aussi bien que les plus humbles prieurés d’aumônes en deniers et en terre.

Les réformateurs

De plus en plus prospères, ces maisons de prière étaient pour les puissants des proies tentantes.

Les monastères subirent donc, eux aussi, l’emprise des laïcs et tous ses effets corrupteurs. Mais cette intrusion fut pour eux, plus tôt que pour l’épiscopat, ressentie comme dangereuse. Ainsi, dès le Xème siècle, les patrons de certaines abbayes s’employèrent à les tirer de la décadence, cherchant des hommes de haute qualité spirituelle, capables d’y restaurer la règle. Partout la réforme s’était alors mise en marche.

Pour que l’œuvre entreprise ne fût pas aussitôt compromise, les artisans de la rénovation réunirent toutes les maisons qu’ils avaient ramenées à la régularité en congrégations, qui formèrent les fondations de base d’une Eglise purifiée. Le mouvement progressa pendant tout le XIème siècle. A sa tête se plaça Cluny.

Cluny

Par les stipulations mêmes de sa charte de fondation, cette abbaye se trouvaient, depuis 910, protégée contre les abus du patronage seigneurial, directement rattachée à l’Eglise de Rome. Depuis le Xème siècle, son rayonnement se propageait dans tout le royaume de Bourgogne et en Auvergne. L’abbé Odilon, qui la dirigea entre 994 et 1049, poussa vigoureusement l’extension de cette influence le long des grands itinéraires de pèlerinage qui menaient vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Il obtint que toutes les filiales de son monastère fussent soustraites à l’autorité du diocèse.

Les multiples établissements monastiques qui avaient adopté les coutumes en usage à Cluny constituèrent l’ordo cluniacencis, tout entier soumis à la direction d’un seul abbé, celui de la maison de Cluny.

Le succès de Cluny s’explique par l’interprétation qu’elle proposait de la règle de saint Benoît qui s’ajustait parfaitement aux attitudes de l’aristocratie. Ses moines, qui ne possédaient rien en propre, qui respectaient les abstinences et dont l’office, pour cela, plaisait plus que tout autre à Dieu, vivaient cependant dans une large aisance, assise sur une vaste fortune foncière. Ils formaient une milice spirituelle, mieux disciplinée que celle des guerriers et donc fort efficace contre les assauts des armées de Satan.

Dans les maisons de Cluny, les prières pour les défunts prirent une ampleur qui donnait satisfaction aux aspirations les plus puissantes de la religiosité commune.

La paix de Dieu

Les institutions de pax naquirent dans le sud du royaume, dans les provinces où l’autorité monarchique s’était le plus tôt dissoute. Ici, l’Eglise, devant l’incurie royale, prit elle-même la charge de défendre les « pauvres » contre les puissants. La paix de Dieu fut donc instituée pour remédier à l’affaiblissement de l’autorité royale. Œuvre pie, ce furent les puissances ecclésiastiques qui, par l’excommunication et la menace de sanctions surnaturelles, la firent respecter.

Le danger venait de la chevalerie.

Mais comment les imposer à ces cavaliers farouches ? Par un engagement individuel, celui même qui scellait le pacte vassalique, le serment. Chaque chevalier promettait de respecter le nouveau contrat social et de se liguer contre ceux qui le briseraient.

De la sorte furent protégés contre les assauts des gens de guerre les sanctuaires d’abord et l’aire sacrée qui les entouraient ; on délimita par des croix ces « sauvetés », où l’usage de la violence était prohibé et où vinrent se concentrer les demeures des paysans. Les sauvegardes s’étendirent aussi à tous ceux qui n’étaient pas voués à l’exercice des armes, aux gens d’Eglise et aux travailleurs. Isolant ainsi les chevalier, ce groupe dangereux qui seul perturbait l’ordre divin, les dispositions de la paix de Dieu donnaient corps à la théorie des trois ordres.

Vers la croisade : christianisation de la chevalerie

L’Eglise s’appliqua à christianiser les rites de la chevalerie ; elle s’introduisait dans les cérémonies de l’adoubement ; elle y bénissait maintenant les épées ; elle en faisait des reliquaires. Bientôt on établit des lieux d’asile, élevé des interdictions qui refoulaient l’action militaire dans les limites de la classe guerrière. Un peu plus tard, la trêve de Dieu vint à proscrire tout emploi des armes, même entre chevaliers, pendant certains jours que l’on jugeait spécialement saints.

Ainsi, les seuls combats qui, désormais, fussent pour le chevalier licites ne pouvaient l’opposer qu’aux ennemis même de Dieu et de ses pauvres. En s’étendant progressivement, la notion de paix de Dieu débouchait sur la notion de guerre sainte.

Les pèlerins

La guerre sainte s’est développée spontanément dans l’exercice d’un acte pieux, mieux accordé que tous les autres aux goûts de la noblesse : le pèlerinage. Quitter les siens, affronter les dangers de la route, partir visiter l’un après l’autre les tombeaux des plus grands saints, était une pratique ascétique, et des plus dures. Mais elle valait à ceux qui s’y prêtaient, la garantie du salut éternel.

Ce fut, vers l’an mille, l’un des signes les plus évidents de la décontraction économique et sociale, que la vogue subite des grands pèlerinages. Les abbayes l’encourageaient, car elles en tiraient des profits substantiels ; les recueils des Miracles, qui publiaient les vertus des reliquaires, entendaient stimuler le zèle des voyageurs.

Ces longs voyages, celui de Compostelle, conduisaient les pèlerins chrétiens au contact des infidèles. Les chevaliers ne s’y risquaient pas sans leurs armes, leur offrant l’occasion de sa lancer au passage dans des engagements militaires qui leur étaient maintenant interdits dans tous les pays chrétiens.

Ils se comportaient ainsi pleinement en vassaux du Christ ; ils coopéraient, comme les engageaient à le faire la nouvelle morale de l’adoubement, à la protection des pauvres et à l’extension du royaume de Dieu.