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Le Grand Royaume (1270-1348)

Avant le déferlement des calamités, l’éclatant rayonnement de la prospérité française.

Fils, petit-fils, arrière-petit-fils de Saint Louis : trois générations se sont succédé en France depuis le glorieux désastre de Tunis jusqu’aux tristes évènements du milieu du XIVème siècle. La première, celle de Philippe le Hardi – trente ans en 1275 – vit dans un religieux respect du règne précédent, qu’elle s’efforce de prolonger sur tous les plans. La seconde, celle de Philippe le Bel –trente ans en 1298 – semble, au contraire, décidée à tirer le maximum d’avantages de la situation ainsi acquise, dans le sens d’une exaltation  systématique de la grandeur de la France et de son roi : s’est-elle rendu compte que, ce faisant, elle modifiait l’esprit même de cette grandeur ; tandis que se transformait le contexte national et international qui en avait permis l’épanouissement ? La troisième, celle des fils de Philippe le Bel et de son neveu, Philippe de Valois – trente ans entre 1319 et 1324 – commence à souffrir de cette distorsion naissante entre le rêve et la réalité : après avoir fait face à des difficultés multiples, variées et apparemment non liées, elle prend brusquement conscience de la tragique évolution des choses sur le champ de bataille de Crécy, sous les murs de Calais et devant les charniers de la peste noire.

Epoque de transition s’il en est, la période de 1270-1348 a déjà posé un problème aux hommes du XIVème siècle.

Comment est-on passé de la France rayonnante de Saint Louis et de la France triomphante de Philippe le Bel à la France humiliée et vite épuisée des premiers Valois ? La réponse à cette question essentielle ne peut se trouver dans un découpage chronologique par règnes ou par dynasties ni se ramener à un conflit de générations : elle doit plutôt être cherchée dans l’étude des différents rythmes d’évolution. En période de transition, certains secteurs évoluent très lentement et d’autres beaucoup plus vite ou avec plus d’ampleur. De là des discordances, des ruptures qui semblent défier les lois de l’évolution  historique et de la chronologie. C’est autour de thèmes bien plus qu’autour de dates que peut alors s’organiser l’histoire de la période. Deux thèmes nous paraissent caractériser les années 1270-1348. D’abord le thème du grand royaume : réparé par Saint Louis et Philippe III, il s’exalte sous Philippe le Bel et continue d’animer ses successeurs. Ensuite, la mutation séculaire qui transforme les conditions de la vie matérielle et les mentalités de toute l’Europe occidentale : amorcée vraisemblablement sous Philippe III, déjà visible sous Philippe IV et ses fils, elle entraîne finalement une sélection et une redistribution des forces qui ne furent pas toutes au profit de la France ni de la royauté. D’où l’affrontement entre le rêve et la réalité qui marque si profondément la société française de l’époque, dont la principale référence, niant toute évolution, reste « le temps de Monseigneur Saint Louis », Philippe VI en fit la dure expérience.


S’appuyant sur la situation hors de pair dont ils bénéficient au lendemain de la mort de Saint Louis, les derniers Capétiens et leur entourage, non content de développer encore au profit du roi les institutions de la monarchie, les orientent dans un sens de plus en plus moderne, tout en affichant des ambitions extérieures elles aussi très nouvelles.

Vers l’unification : domaine et royaume

Limites et frontières

Comment, au début du XIVème siècle, un roi de France pouvait-il se représenter son royaume ? En l’absence de cartes, en un temps où les premiers documents chiffrés énumèrent des hommes et non des terres, où les déplacements du roi hors de la Région parisienne, de l’Orléanais ou de la Normandie ne sont que de rapides chevauchées au faible rayon d’action, où la notion même de ligne frontière se substitue à peine à celle de région frontière, le roi de France est dans l’impossibilité de se représenter l’étendue et les limites exactes de son domaine comme de son royaume, inextricables enchevêtrements de terres et de droits. Pourtant, il en poursuit inlassablement l’extension.

L’extension du domaine

Après le prodigieux agrandissement du domaine sous Philippe Auguste et sa consolidation sous Louis IX, un nouveau bond en avant est enregistré sous Philippe III. L’héritage du comté de Toulouse, par la suite de la mort, en 1271, d’Alphonse de Poitiers et de Jeanne de Toulouse, n’est que la conséquence logique de l’ancien traité de Paris de 1229. Mais, à son tour, par le mariage, célébré en 1284, de son fils, le futur Philippe le Bel, avec l’héritière du royaume de Navarre et du comté de Champagne et de Brie, Philippe le Hardi prépare la réunion au domaine de ce comté si proche de Paris. A coté de ses acquisitions majeures se multiplient les annexions mineures. Dans toutes ces régions réunies directement au domaine pénètrent baillis et sénéchaux et, avec eux, les institutions capétiennes aussi bien que l’art d’Ile-de-France. De ces régions proviennent à leur tour des idées, des principes et des hommes qui vont peu à peu donner aux institutions issues du vieux domaine un nouveau visage.

Ces succès n’empêchent pas les rois de continuer à aliéner d’amples portions de leur domaine pour constituer des apanages en faveur de leurs fils cadets, mais avec quelques restrictions qui sont nouvelles. En 1284, Philippe III fait reconnaître par le parlement le principe de retour à la Couronne, au cas où l’apanagiste meurt sans héritier direct. En 1314, prévoyant le cas où son fils Philippe, qui a reçu en apanage le comté de Poitiers, mourrait sans avoir de fils, Philippe le Bel, sur son lit de mort, restreint la transmission de cet apanage à la ligne masculine. Précautions rendues inutiles par la forte mortalité qui sévit alors dans la famille royale. En 1328, après l’avènement des Valois, la plupart des grands apanages ont fait retour à la Couronne. Ceux qui subsistent ne constituent pas, à cette époque, des obstacles majeurs à l’unification du royaume.

Les grands fiefs

Tout autre est le problème posé par les puissantes principautés féodales, qui, n’ayant jamais fait partie du domaine, cherchent à échapper à son influence. Le rattachement à la Couronne des comtés de Toulouse et de Champagne réduit maintenant à quatre le nombre de ce que nous appelons les grands fiefs, tous situés dans des régions excentriques par rapport à l’ensemble du royaume : Bourgogne et Bretagne, Guyenne et Flandre. La Bourgogne est la plus perméable aux influences capétiennes et modèle depuis longtemps ses institutions sur celles du domaine ; les ducs de Bourgogne font à Paris de fréquents séjours. Le duché breton, au contraire, poursuit une existence pratiquement indépendante. Pour l’heure, les vraies difficultés proviennent des deux autres grands fiefs, en état de rébellion quasi permanent. Contre les grands fiefs rebelles sont lancées de vastes expéditions punitives. Rebelle à l’unification française comme à la centralisation royale, la Flandre se détache progressivement du royaume.

Vers l’absolutisme : le pouvoir royal

Le point de vue des théoriciens

Tout concours alors à la mise hors de pair de la dynastie capétienne, depuis le rattachement au grand Charlemagne symbolisé par le port de l’épée Joyeuse au sacre de Philippe III, jusqu’à la canonisation de Saint Louis, qui, accordé en 1297 par le pape Boniface VIII, auréole la descendance du roi martyr d’un prestige nouveau. L’idée apparaît que les dignités réservées à cette famille ne peuvent se transmettre qu’en ligne masculine, comme les deux plus grandes dignités du temps, électives il est vrai : la papauté et l’empire. Nous avons vu Philippe le Bel chercher à placer l’apanage réservé au fils cadet du roi, hors du droit commun des fiefs. La même mouvance d’idées aboutit à éliminer en trois étapes – 1316, 1322 et 1328 – les femmes de la couronne de France. Selon Jean le Bel : « … le royaume de France est si noble qu’il ne doit mie aller à femelle, ni par conséquent au roi d’Angleterre, son fils aîné, car, comme ils disent, le fils de femelle ne peut avoir de droit ni succession venant de par sa mère, là où sa mère n’a point de droit ».

Les questions de droit deviennent en effet, primordiales. On est alors en pleine floraison juridique. C’est l’époque où l’Ordo du sacre des rois de France prend sa forme définitive. Mais aussi celle où, indépendamment de toute considération religieuse, le droit féodal raisonné et le droit romain redécouvert glorifient de concert les pouvoirs du suzerain et du souverain. Sous Philippe III, les conceptions féodales sont exposées, par exemple, dans les Etablissements de Saint Louis ou dans les Coutumes de Beauvaisis, rédigées par le grand bailli, Philippe de Beaumanoir. Le premier ouvrage contient le célèbre adage : « Le roi ne tient en personne, sauf de Dieu et de lui ». Sous Philippe IV, à propos du conflit avec le pape Boniface VIII, s’exaltent les théories issues du droit romain : les juristes du roi lancent la formule imperator in regno suo.

La pratique

Pieux et bien intentionné, Philippe III semble être surtout rangé aux avis des anciens conseillers de son père, ce qui ne l’empêcha pas de subir l’influence éphémère de son favori, Pierre de la Broce, et les pressions des deux « partis » qui se forment auprès de lui : le parti brabançon – brillant entourage de la jeune reine Marie de Brabant – et le parti angevin ; ce dernier entraîne dans la désastreuse expédition d’Aragon, au retour de laquelle il trouve la mort, à Perpignan, en 1285. Son fils, Philippe IV le Bel (1285-1314), est peut-être le personnage le plus énigmatique de la dynastie. Si son long règne se signale par une exaltation systématique de la royauté et par une série de créations institutionnelles durables, si sa vie privée fut de réputation irréprochable, la vie publique fut alors marquée par une série de retentissants scandales, de grandes « affaires », qui nous laissent aussi perplexes que les contemporains : le conflit avec Boniface VIII, sur lequel nous reviendrons ; le drame du Temple, ouvert en 1307 par l’arrestation des templiers, poursuivi en 1312 par la dissolution de l’ordre au concile de Vienne et, en 1314, par le supplice des principaux templiers, dont le grand maître Jacques de Molay ; la spoliation des juifs en 1306 et l’expulsion des Lombards en 1311 ; les manipulations monétaires ; et d’autres scandales aux motivations encore plus douteuses, mettant en cause la moralité même de l’entourage royal : l’affaire de l’évêque Guichard de Troyes, accusé d’avoir empoisonné la reine, et l’affaire des brus du roi, épouses des futurs Louis X et Charles IV. Accusées et convaincues d’adultère sur dénonciation de leur belle-sœur, la reine Isabelle d’Angleterre, elles sont jetées en prison et l’une d’elles y meurt mystérieusement. Son prestige n’en sort pas grandi et il était déjà fort compromis de son vivant. Cette atmosphère de suspicion, d’arbitraire policier, jointe à la politique d’hostilité à l’égard des grands fiefs, à l’échec des campagnes de Flandre et à une pression fiscale grandissante, est une des causes de la situation troublée du royaume à la mort de Philippe le Bel. La trop courte durée de son règne ne permettent guère de se faire une opinion sur la personnalité de Louis X le Hutin (1314-1316). Le cadet, Philippe V le Long (1316-1322), mit, au contraire, à s’emparer de la régence, puis de la couronne, un esprit de décision qui ne se démentit pas par la suite ; aux prises avec des difficultés multiples, il sut faire preuve d’un sens politique, à la fois ferme et souple, qui pouvait annoncer un grand règne : six ans ne lui permirent pas de s’affirmer. Pas plus qu’au benjamin, Charles IV le Bel (1322-1328), le dernier capétien direct.

En fait, les contemporains mettent rarement en cause la personnalité même du roi. Ils lui accordent, au contraire, un préjugé favorable en rejetant la responsabilité des actions maléfiques sur l’influence perverse de « mauvais conseillers ». Nous pouvons nous étonner du contraste ainsi révélé entre une royauté sans cesse exaltée et un roi de plus en plus soumis aux pressions de son entourage. Il ne faut pas oublier que le roi du Moyen Age ne se conçoit jamais seul. Il n’existe qu’entourer de familiers. L’augmentation et l’organisation croissantes de son entourage sont un signe de puissance.

Car le roi prend conseil. Alors que les services domestiques de l’Hôtel du roi prennent leur autonomie, les attributions politiques des familiers du souverain se différencient, suivant une évolution déjà amorcée sous Louis IX. Trois secteurs de responsabilités se dégagent de la cour du roi. Le premier, politique, reste e moins défini, et d’autant plus influent ; c’est ce Conseil du roi, où il retient qui il veut, quand il veut, princes du sang ou petits chevaliers, clercs ou bourgeois. Là se prennent les grandes décisions ou se jugent en dernier ressort les grandes affaires. Mais un organisme aussi restreint et aussi secret peut-il engager l’existence du royaume dans les cas graves ? Depuis longtemps, les rois avaient coutume, en ces circonstances, de convoquer de grandes assemblées féodales, où prélats et barons, vassaux du roi, remplissaient leur devoir de conseil en approuvant ses décisions. D’un genre nouveau apparaissent les assemblées réunies à partir de Philippe le Bel, à commencer par celle de 1302. Convoquée à Notre-Dame de Paris par le roi lors de son conflit avec Boniface VIII, l’assemblée comprenait des nobles, des ecclésiastiques et des gens des villes. « C’était la première consultation nationale du royaume de France. Ce n’était point, comme on l’écrit souvent par erreur, les premiers états généraux ; c’était mieux que cela, c’était une consultation directe de l’opinion publique en France » (Lot et Fawtier). Une procédure analogue est suivie lors de l’affaire des templiers et à diverses reprises. Dans tous ces cas, il s’agit non de contrôler, mais de faire approuver les décisions royales par un organisme représentant de la façon la plus large possible la population du royaume.

Dans le même temps, les sections judiciaire et financière de la cour du roi poursuivent une carrière de plus en plus indépendante. La première, le parlement, réglementée par la grande ordonnance de 1278, se divise à son tour en chambres spécialisées. Le rayonnement de cette cour de justice s’étend très vivement jusqu’aux frontières du royaume. La seconde section prend toute son importance sous le règne de Philippe le Bel, quand se développe la fiscalité royale et quand les agents du roi reprennent aux templiers la gestion directe du Trésor. La compétence et les attributions de cette Chambre des comptes sont réglées sous Philippe V par l’ordonnance de Vivier-en-Brie.

Vers la centralisation : Paris

Le Palais de la Cité

L’extension des services politiques, judiciaires et financiers de la Couronne s’est accompagnée, inévitablement, de leur sédentarisation en faveur de la résidence la plus habituellement fréquentée par des rois, dont les traditions et les goûts restent encore très empreints du nomadisme médiéval. Au vieux palais capétien du XIème siècle, Saint Louis a déjà apporté de notables modifications, à commencer par la construction de la Sainte Chapelle. Mais la réorganisation et la reconstruction du palais datent de ses successeurs. L’ordonnance de 1278 sur le parlement montre que cette institution est désormais liée à une certaine disposition topographique. En fait, il s’agit non seulement d’attribuer des salles aux différentes sections du parlement, désormais sédentaire et presque permanent, mais aussi d’en loger les membres et de prévoir l’accueil des avocats, des plaignants, des témoins et de tout un peuple de scribes, de serviteurs, de curieux et de marchands qui les accompagnent. Aussi Philippe le Bel entreprend-il, à partir de 1299, la refonte du palais et son agrandissement, tout en assurant sa protection par la construction de nouveaux remparts. De ce fait, l’importance relative des appartements royaux dans l’ensemble du palais diminue, mais le roi continue à l’habiter quand il séjourne à Paris, les mêmes batiments abritant, pour quelques décennies, le roi, la cour et tous les organes centraux du gouvernement.

Un document datant du règne de Philippe V chiffre à 951 le personnel de l’Hôtel du roi (500), de l’Hôtel de la reine (200), des Enfants de France (42), des membres du Grand Conseil (24), du parlement (155) et de la Chambre des comptes et du Trésor (30). Ce qui, estime-t-on, avec les familles et la nombreuse domesticité de ces dignitaires, devait représenter une population d’environ 5 000 personnes. Tous, certes, n’habitaient pas dans le palais, mais leur présence à Paris anime singulièrement la vie de la capitale.

Paris capitale

Ainsi s’inscrit dans la pierre le rôle de Paris, capitale du grand royaume d’Occident. Sa fonction centralisatrice est telle qu’il n’attire plus seulement la noblesse du domaine proche, mais que princes du sang, grands vassaux, barons et ecclésiastiques de tout le royaume éprouvent la nécessité d’y posséder une résidence. Rien, ou presque, ne subsiste de ces somptueuses demeures qu’imite vite la bourgeoisie parisienne.

Déjà capitale de l’architecture religieuse du royaume, Paris offre donc maintenant un ensemble exceptionnel d’édifices civils. Par ailleurs, son rôle de capitale intellectuelle de la France et de la chrétienté ne faiblit pas. La vitalité de l’université se manifeste par la multiplication des collèges et par l’attrait qu’elle exerce sur les grands esprits du temps. D’autre part, la présence d’une abondante clientèle de choix explique la floraison de ces arts que nous qualifions de mineurs, mais qui sont, en réalité, les arts majeurs de l’époque.

La population de Paris

La question de la population parisienne au début du XIVème siècle est une des plus intrigantes de celles que pose cette période où l’apparition des premiers documents chiffrés permet de tenter quelques évaluations démographiques. Car ces premiers documents sont, hélas ! discordants… Le Paris de la fin du XIIIème siècle aurait donc compté 72 000 habitants, qui ont pu monter à 80 000 ou 85 000 au maximum dans les vingt ou trente années suivantes. C’est-à-dire que la population parisienne aurait été largement supérieure à celle de toutes les autres cités de l’Europe nord-occidentale ; en revanche, Paris serait resté moins peuplé que les grandes villes industrielles et commerçantes d’Italie.

Mais le débat reste ouvert.

La France en 1328 : l’« Etat des paroisses et des feux »

Un document exceptionnel…

A partir du début du XIVème siècle, le roi tend à lever régulièrement des subsides pour subventionner les campagnes de Flandre : d’où la nécessité de plus en plus impérieuse pour les gens de la Chambre des comptes de recenser l’ensemble des contribuables ou, comme il est dit dès 1303, de « faire écrire tous les feux du royaume ». Vers la même époque, le roi se met à convoquer dans les cas graves de vastes assemblées : d’où, là encore, le besoin, pour l’administration centrale, de posséder des listes exactes des différentes catégories de personnes. Le désir de dresser un bilan du royaume est une preuve des ambitions croissantes de cette administration. L’Etat des paroisses et des feux permet d’esquisser un tableau administratif et démographique de la France au moment même où elle passe des Capétiens directs à la branche cadette des Valois.

Trois catégories de territoires

Trois catégories de territoires relèvent alors de la couronne de France : le domaine, les apanages et les fiefs.


Le premier couvre environ les trois quarts de la France. L’Etat prend pour élément de base la paroisse, réalité vivante se situant au-delà de l’enchevêtrement des droits féodaux et des juridictions seigneuriales. La grande stabilité du cadre paroissial jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, puis le relais assuré par les coutumes permettent d’identifier et de localiser la plupart de ces paroisses. Sur le plan administratif, elles sont regroupées en prévôtés, châtellenies, et surtout en 35 baillis et sénéchaussées, qui, de missions temporaires au cadre mouvant qu’elles étaient un siècle plus tôt, sont devenues le rouage essentiel d’une administration fixe et permanente, étroitement reliée à la cour du roi.


Les grands fiefs (Bretagne, Bourgogne, Gascogne anglaise, Flandre, mais aussi comtés de Blois et de Dunois, de Nevers, et Barrois mouvant) et les apanages (Artois, Alençon, Evreux, Chartres, Bourbonnais-Marche et Angoumois-Mortain) couvrent à leur tour le quart du territoire. En principe, les agents du roi n’y pénètrent pas et ces territoires.

Un pays très peuplé

La France est un des pays les plus densément peuplés d’Europe, semblable au riche royaume de Naples ou aux Pays-Bas. Certes, des différences régionales et locales sont à noter.

Pour donner un ordre de grandeur, la France de 1328 est peuplée de 12 millions d’habitants pour les territoires contrôlés directement par le roi, 16 à 17 millions pour l’ensemble du royaume dans ses limites de 1328 (et 20 millions dans ses limites actuelles). La France est l’Etat le plus peuplé d’Europe occidentale.

L’expansion française

Il ressort des chiffres précédents que la France a sans doute été la principale bénéficiaire de la grande poussée démographique qui caractérise l’Europe depuis les environs de l’an mille. Cette vitalité, jointe aux progrès du pouvoir royal, est le principal support des ambitions nouvelles qui apparaissent dans la politique extérieure de la dynastie. Elle constitue le plus solide soutien de l’influence française hors des limites du royaume.

La politique extérieure

En 1285, les armées de Philippe III envahissent le royaume d’Aragon. L’expédition décidée à la demande du pape, a pour but, sous prétexte de croisade, de détrôner le roi Pierre III, coupable d’avoir aidé à chasser les Franco-Angevins de Sicile, et de le remplacer par le fils cadet du roi de France, Charles de Valois. Malgré son échec, cette guerre d’Aragon marque une date dans l’histoire extérieure de la France, le début des interventions directes dans la politique méditerranéenne. A la même époque, le roi de France établit l’autorité capétienne sur le royaume de Navarre et intervient dans la succession du royaume de Castille. En Italie, la branche cadette issue de Charles d’Anjou, bien que chassée de Sicile, gouverne le royaume de Naples et représente la principale force politique de la péninsule. Ce sont les aventures italiennes qui tentent maintenant les cadets de la famille royale, les Robert d’Artois, Charles de Valois, Philippe de Valois. Plus réaliste, Philippe le Bel regarde surtout au nord et à l’est. Au nord, on le voit reprendre le vieux projet d’invasion d’Angleterre et surtout conclure avec les Ecossais les bases d’une alliance riche d’avenir. A l’est, c’est sous son règne, après la réduction des dernières enclaves impériales situées en deçà des Quatre-Rivières, que la mouvance française commence à s’étendre au-delà de cette limite. De plus, Philippe le Bel cherche systématiquement l’appui des princes de l’ouest de l’Empire et à les faire entrer dans son alliance ou même dans sa vassalité. Les princes de la région située entre l’Escaut, la Meuse et le Rhin – comtes de Hainaut et ducs de Brabant au premier chef – sont alors aussi français que ceux du royaume.

La déposition, puis la mort de Frédéric II ouvrent, en Allemagne, la longue période du Grand Interrègne (1250-1273). La faiblesse ainsi révélée de l’Empire contraste avec l’éclat de la monarchie française. Du coté des théoriciens, on commence par affirmer, avec plus de vigueur que jamais, l’indépendance totale du royaume de France à l’égard de l’Empire ; c’est ce que veut dire – d’abord – l’expression « empereur en son royaume » appliquée au roi de France. Puis quelques théoriciens – tel Pierre Dubois – vont plus loin et soutiennent les droits de la France à l’Empire. N’oublions pas que certains voient alors dans le roi capétien le véritable successeur de Charlemagne. Alors que Saint Louis avait refusé, en 1240, la couronne impériale pour son frère Robert d’Artois, plusieurs démarches sont effectuées, entre 1270 et 1328, en vue de l’obtenir pour le roi de France ou l’un de ses proches parents. Mais, devant les ambitions françaises de moins en moins voilées, les électeurs se dérobent et, surtout, l’appui pontifical fait défaut.

Abaisser l’Empire, mais aussi s’accroître à ses dépens et, si possible, s’en emparer : telle fut, en résumé, la politique des derniers Capétiens envers la principale autorité temporelle du Moyen Age. Leur attitude envers la principale autorité spirituelle, la papauté, procède du même esprit et aboutit à des résultats beaucoup plus sensibles. Le conflit n’éclate qu’aux environs de 1300, quand, aux doctrinaires pontificaux, peuvent s’opposer en force les doctrinaires de la royauté française, théoriciens du pouvoir royal. Du coté pontifical, une série de documents d’une violence croissante pousse à l’extrême la doctrine théocratique et proclame le droit du pape à réformer non seulement l’Eglise de France, mais le roi et le royaume. Du coté français, Guillaume de Nogaret est l’âme d’une vaste campagne qui, à grand renfort de pamphlets, de libelles et d’appels à l’opinion publique, proclame l’indépendance absolue du roi de France, « empereur en son royaume », et dénonce les ingérences de la papauté dans les affaires temporelles. Mais Nogaret va plus loin : il revendique pour les laïques, et avant tout pour les princes temporels, le droit d’intervenir dans les affaires de l’Eglise ; il en appelle au concile contre le pape, accuse ce dernier d’hérésie et qualifie la royauté française de directrix veritatis. Arrivée à ce degré de passion, l’affaire n’avait d’issue que dans la violence. On connaît les évènements : l’attentat d’Anagni, la mort de Boniface VIII, l’impuissance du conclave et finalement l’élection d’une série de papes français qui transfèrent la papauté à Avignon, ville impériale, certes, mais situées aux portes de la France, en plain secteur d’expansion française. La victoire de la royauté est ici totale. Au contact de la royauté française, la papauté va se transformer en monarchie moderne, absolue et centralisée.

Le rayonnement français

La société internationale du temps vit à l’heure française : les clercs par leur forme de pensée, les laïques, nobles et chevaliers par leur mode de vie et par l’emploi de la langue française.


Mais l’expression achevée du rayonnement français se trouve, bien évidemment, dans la diffusion du style gothique. Après avoir donné ses chefs-d’œuvre dans la France du Nord, l’architecture se répand dans la France du Midi. Mais à cette époque on voit cependant s’affronter dans le Midi deux tendances : soit l’adhésion complète au style nouveau, soit son adaptation aux conditions particulières et aux traditions du Midi.

Hors de France, où le rayonnement de l’art gothique n’est pas moins grand, on retrouve ces deux tendances. Les pays les plus ouverts au style français sont alors l’Espagne et les pays germaniques. Plus réticentes, l’Angleterre et l’Italie.

Mais ce rayonnement artistique est-il le fruit d’un passé glorieux ou un véritable gage d’avenir ?